Perte de substance

Au début des études de médecine, nombre d’étudiants ont la tête pleine d’idéaux sur ce métier. Sauver des vies, porter secours, faire des missions humanitaires, dégainer son stéthoscope dans l’avion lorsque l’on demande s’il y a un médecin à bord car la dame du 25F s’étouffe avec un bretzel (le stétho se révèlera en fait moins utile qu’on ne le pense).

Puis, au fil des études, une certaine déconfiture s’opère. La déception grandit, stage après stage, frottée aux coulisses bien réelles de cette usine à médeciner. Finalement pour sauver des vies, le plus direct reste encore d’être pompier, ou secouriste de façon générale. Parce qu’en médecine, les choses sont nettement moins claires. Il y a d’abord le dégoût généré par les attitudes jugeantes, racistes, classistes, homophobes, grossophobes, des équipes avec lesquelles ont travaille quotidiennement. Le dégoût des stratégies carriéristes, des luttes de pouvoir et d’égo dans l’hôpital universitaire. Et dans le fond un questionnement plus général sur l’utilité des soins donnés. Une sorte de gouffre dont certains préfèrent ignorer la vue de peur de perdre pied.

Cela commence avec un homme dont on découvre qu’il souffre d’un cancer suite à une petite gêne dans l’épaule. Bilan complet: il y a de nombreuses métastases. Il y en a tellement que les perspectives thérapeutiques sont minces. Mais on va « tout faire » pour lui. On met en place des traitements de cheval, pas de temps à perdre. Les traitements lui font perdre l’appétit et lui donnent la nausée. En deux semaines, il n’est plus que l’ombre de lui même et ne peut plus marcher. Il faut l’opérer et rajouter d’autres chimiothérapies, de nouvelles molécules innovantes. Il ne peut plus quitter la chambre d’hôpital. Les complications des traitements s’accumulent. Il n’a pas supporté la chirurgie. Deux semaines plus tard, la famille lui fait ses adieux. Que ce serait-il passé sans nos interventions? Il n’aurait pas survécu longtemps, peut-être aurait-il souffert davantage? Lui a-t-on vraiment rendu service? On peut se poser la question. On sort de cette expérience un peu groggy, la tête pleine de questions. On lit les études sur les nouvelles thérapies. On se dégoûte en lisant les spéculations que font les laboratoires pharmaceutiques sur le dos des patients.

Puis il y a cette femme qui souffre d’une addiction à l’alcool qui lui détruit la santé. Comment l’aider? Comment l’aider… tant qu’elle dort dans sa voiture?? Toutes ces situations où l’on se trouve un peu bête à rajouter des médicaments pour la tension ou l’anxiété à des personnes qui souffrent essentiellement de leurs conditions de vie catastrophiques et qui iraient beaucoup mieux avec plus de revenus, moins d’heures de travail épuisant, la possibilité de marcher au grand air, etc. Quel est le sens de ce soin? Conserver les gens dans un état de survie minimale pour qu’il puissent continuer à être exploités sans trop d’arrêt de travail? Ne pas se poser de questions… Essayer de trouver du sens. Travailler dans des structures de soins qui s’adressent aux plus précaires et où l’on peut tenter un truc avec des travailleurs sociaux…

Et voir tous ces médecins qui s’autocongratulent continuellement, se félicitent de savoir tellement plus que les autres… Mais surtout pour bien garder le monopole de tel ou tel acte (qui pourrait en fait facilement être effectué par d’autres professionnels), car c’est leur morceau de bifteck, on n’y touche pas (vaccination, IVG, traitement des cystites…). Quel sens donner à sa participation à un tel système?

On met en place des protocoles médicaux qui changent tous les ans et que l’on applique sans réfléchir. Parcours tracé: poids, taille, température, diamètre du lobe de l’oreille gauche et allez zou! Scanner, biopsie, ablation des amygdales, pose de 4 stents et consultation de suivi tous les 3 mois. Bon, finalement y avait rien mais c’est le protocole, au moins vous êtes « bien suivi », « bien soigné » (?).

Et voilà que, pour couronner le tout, nous tombe dessus… la pandémie COVID-19 (tin tin tin!!) (ou plutôt: patatras).

Et toutes les absurdités se trouvent alors magnifiées.

Cela commence avec un patient très malade, en choc septique, qui a besoin d’une place en réanimation. Mais on est en mars 2020, on attend la vague ici, on se prépare à ce que, entre trois et cinq heures du matin, arrivent vingt-cinq ambulances de patients COVID+ en détresse respiratoire. Donc on a booké tous les lits de réa de la région comme « lits covid ». Et pas de chance, ce malade n’a pas le covid. On appelle partout: « Désolé, on n’a dix lits libres mais ce sont des lits réservés COVID ». Galère de galère pour ce pauvre malade qui n’a pas les soins qu’il devrait avoir alors qu’ils sont là, accessibles, mais il ne rentre pas dans le protocole « médecine de guerre » mis en place. Finalement, la « première vague » n’arrivera pas dans le département. Opérations annulées, malades repoussés dehors, combien de pertes de chances.

Puis c’est la gestion absurde de la vaccination. On insulte les gens. « Vaccinez vous!! Bande d’antivax idiots!! On va tous mourir!! » Mais par contre, pour mettre en place des facilités pour se faire vacciner, aller vers les gens, dégager du temps de travail, y a plus personne.

Le dogme « une maladie = un médicament » et « un problème de santé = une responsabilité individuelle » est de plus en plus présent.

On s’enfonce.

Aujourd’hui, en septembre 2021, nous sommes toujours empêtrés dans les méandres du « contact-tracing » qui avait pour but d’éradiquer l’épidémie en tuant dans l’oeuf les foyers de contamination. Quel est le sens de cette stratégie lorsque la moitié de la ville est contaminée et la plupart ne le savent même pas? C’est pas grave, faut pas chercher. Alors aux urgences, on passe un temps fou à parler de ça et à s’occuper de ça. « Est-ce qu’il y a eu un contact COVID? » (Probable: il y a du COVID asymptomatique partout, intérêt de la question?).

Une mère enceinte, COVID+ arrive avec son enfant qui a des « lésions cutanées » qui pourraient être signe de COVID. Branle-bas le combat. Toutes sirènes dehors! Alerte maximale! Et tenue de cosmonaute. La mère va bien et le bébé… a en fait la varicelle. OUF!! Gros soulagement. Mmh… sauf que la varicelle, pour une femme enceinte, cela peut être très grave. Mais voilà, tous les virus et autres microbes non Covid ont tendance à passer à la trappe. Ouf c’est pas le covid! C’est juste une salmonelle qui est en train de rendre cet enfant complètement déshydraté. Ouf c’est pas le Covid, c’est juste une méningite herpétique! On marche sur la tête. On se met à laisser de côté des dépistages d’autres maladies majeures comme le VIH ou la tuberculose.

Lorsque l’on passe la journée aux Urgences à faire des tests Covid à des personnes enrhumées (mais anxieuses du fait de la tempête médiatique), tandis qu’à l’autre bout de la ville on a littéralement un bidonville avec des personnes qui vont mourir du COVID sans jamais avoir accès aux soins car on ne s’en préoccupe pas, on les ignore voire on les repousse… Quel sens donner à tout ça? Puis on rentre tard le soir, en passant devant des files d’attente de centaines de personnes qui attendent leur test covid devant la tente de la pharmacie pour avoir le droit de passage autorisé, des tests dont on sait très bien qu’ils n’apportent pas grande information après trois jours, mais qu’importe, il faut les faire, cela prouve notre haut niveau de développement et de technicité. Médecine de pointe et moléculaire.

Pendant ce temps, il faut continuer d’écouter les experts, même si leurs retournements de veste face à la réalité de l’épidémie ne remet jamais en cause leur qualité d’expert pandémique. Ce sont des médecins, ils savent ce qui est bon pour nous. A la fin, ils auront en fait tout prévu depuis le début. Nous devons écouter et suivre le protocole comme on le fait en entrant dans le box de consultation. On retrouve la haine du « patient qui va sur Google », rebelle, alors qu’on lui a bien dit qu’il fallait simplement écouter le doc, lui faire confiance et suivre ses recommandations. Le monopole du savoir médical.

Un soir brumeux, après avoir vu une bien méchante plaie, je tape mon observation: « Perte de substance environ 4cm de diamètre sur la face antérieure de la cuisse droite ». « Perte de substance »… Perte de sens… Mais qu’est-ce qu’on fait? On fait n’importe quoi.

On ne questionne que peu aujourd’hui ce qu’est la maladie, ce qu’est soigner, et encore moins l’intérêt de toutes les thérapeutiques « innovantes » dont on fait la publicité à grands coups d’iconographies futuristes. Soigner plus c’est soigner mieux. Il faudrait plus de médecins, plus de centres spécialisés, plus de robots chirurgicaux, plus de tests… Alors les gens se porteraient bien mieux! Il suffirait que les gens prennent des antihypertenseurs et qu’ils aillent se faire dépister dans le centre de référence tous les 3 mois et la mort n’existerait plus.

Cette idée est encore plus présente avec la pandémie. Il suffit de vacciner tout le monde tous les trois mois, de se tester tous les jours, d’écouter les médecins… C’est simple! Tout ce qui ne rentre pas dans le modèle (pays sans vaccins à cause des brevets, communautés repoussées de l’accès aux soins, populations non dépistées, comorbidités dues à des facteurs environnementaux…) est simplement ignoré. On individualise à l’extrême et on rend les individus responsables de la transmission d’un virus (« Qui t’as contaminé?! »), retour en arrière gigantesque.

Plongée dans la lecture de Némésis MédicaleL’expropriation de la santé d’Ivan Illich, j’y retrouve nombre de mes questionnements, même si l’ouvrage est bien sûr daté (1975). Pour donner la couleur, voici comment il débute: « L’entreprise médicale menace la santé. La colonisation médicale de la vie quotidienne aliène les moyens de soins. Le monopole professionnel sur le savoir scientifique empêche son partage. »

Ivan Illich propose une critique radicale du modèle médical, où l’institution de la médecine est nuisible, iatrogène, servant avant tout à maintenir les individus dans le système industriel malgré son incompatibilité avec une vie « saine », et les maintenant éloignés de leur autonomie en matière de santé.

« En France, la subordination de la recherche concernant la santé publique à une idéologie thérapeutique triomphante et la réduction de la médecine à l’individuel et à la technicité envahissante sont renforcées par l’organisation centralisée des facultés de médecine, la prévention qu’introduit la loi en protégeant tout acte professionnel et privé, la structure corporatiste qui fut donnée à l’Ordre des Médecins sous le régime de Vichy, la forme syndicale des organismes qui préservent les intérêts des « producteurs de santé » et l’incontestable privilège public accordé à la coalition d’intérêts qui rapproche la médecine de l’industrie pharmaceutique. »

Némésis Médicale, Ivan Illich, in Oeuvres complètes, Fayard 2004, p.595 (note: paru initialement en 1975)

« L’analyse des tendances de la morbidité montre que l’environnement général (notion qui inclut le mode de vie) est le premier déterminant de l’état de santé global de toute population. Ce sont l’alimentation, les conditions de logement et de travail, la cohésion du tissu social et les mécanismes culturels permettant de stabiliser la population qui jouent le rôle décisif dans la détermination de l’état de santé des adultes et de l’âge auquel ils ont tendance à mourir. »

Ibid, p.600

Il s’agit de s’interroger sur l’apport réel des interventions médicales « modernes », loin du dogme du progrès médical technologique qui ne ferait qu’améliorer la santé, faisant silence sur la iatrogénie, entre autres choses. S’interroger aussi sur le fait que les interventions médicales mises en avant sont celles qui créent des marchés, qui se vendent, au détriment de tout ce qui peut être fait sans rien rien « rapporter ». Il s’agit aussi de mettre sur la table l’idée de la déprofessionnalisation de la médecine, dans le sens que les médecins accaparent (via un langage incompréhensible et un monopole sur leurs actes) des actions en santé qui pourraient facilement êtres faites par des non médecins.

L’ouvrage est riche et je n’en ferai pas un résumé ici, j’en reparlerai sûrement une prochaine fois. Je terminerai juste avec deux dernières citations.

« Une société surindustrialisée est morbide dans la mesure où les hommes ne parviennent pas à s’y adapter. […] Le diagnostic est là pour expliquer que s’ils ne le supportent pas, ce n’est pas le fait d’un environnement inhumain, mais parce que leur organisme est défaillant. »

ibid, p.743

« Lorsqu’on ne considérait pas encore la maladie comme une anomalie organique ou du comportement, le patient pouvait espérer trouver dans les yeux de son médecin un reflet de sa propre angoisse. Ce qu’il y rencontre à présent, c’est le regard du technocrate absorbé par un calcul coûts/avantages. Sa maladie lui est ravie pour devenir la matière première d’une entreprise institutionnelle. Sa condition est interprétée conformément à un jeu de règles abstraites dans un langage qu’il n’entend pas. On apprend au malade qu’il y a des entités ennemies et que le médecin les combat, mais on ne lui en dit pas plus que ce que le médecin juge nécessaire pour s’assurer qu’il coopérera à sa propre manipulation. Les docteurs s’adjugent le langage: le malade est dépossédé des mots signifiants par lesquels exprimer une angoisse que renforce encore la duperie linguistique. »

ibid p.743

Pendant ce temps, je vais tenter de trouver un certain sens à ce que l’on fait en médecine actuellement (ce n’est vraiment pas chose simple).

4 commentaires

  1. Avoir lu « Nemesis » vous honore (sans doute êtes-vous également abonné à « Prescrire » ?).
    Et si nul ne peut changer le monde, vous pouvez bosser de manière partenariale avec vos patients.
    La plupart sont assez intelligents, tous ont accès à des données que vous n’aurez jamais (leurs sensations, leur état d’esprit… ils les vivent, leurs symptômes !), et que vous pouvez compléter avec votre savoir. Ils peuvent apprendre très vite s’ils en prennent conscience et se chargent un peu d’eux-mêmes, plutôt que tout exiger de la médecine.
    Expliquez-leur qu’ils ne sont pas plus que vous un cerveau séparé d’un corps, mais un tout (« mon corps me lâche », c’est du charabia). Qu’ils disposent d’une fabuleuse machine à cicatriser, d’un incroyable système immunitaire, de capacités de régénérescence qu’aucune technologie ne peut approcher : surtout si on apprend à s’en servir et à se faire confiance.
    Evidemment, j’ai besoin de mon médecin : son savoir m’aide à décider, il peut pointer mes erreurs, me conseiller ou déconseiller certains choix, faire des gestes techniques, et m’écouter, me parler, me rassurer. Mais après, il doit me suivre, et pas l’inverse… parce que le patient, c’est moi, pas lui !
    Si je cicatrise une fracture sans héparine (avec de la contention ?), que je refuse un anticorps monoclonal expérimental après lecture du rapport d’essai de phase 2, ou me rééduque d’une manière peu conventionnelle, c’est mon problème : la médecine doit m’aider à réussir, pas me claquer la porte au nez et me laisser seul.
    Guérir est une aventure passionnante, à vous d’en faire partie : le patient qui va s’impliquer, c’est celui qui va s’en sortir.
    Bref, vous avez toutes raisons d’être optimiste : d’autant que si vous l’êtes, rien que çà, çà sauvera plein de gens…

    Aimé par 1 personne

  2. Si vraiment votre graphique reflète votre ressentit, changez de métier. Par exemple professeur d’éthique au canada.
    Vous êtes la stroumpfette grognon en fait, vous avez eu la chance d’avoir accès à un savoir avec lequel vous pouvez avoir la possibilité d’aider, de soulager, d’accompagner, mais tout est critiqué, négatif, pas un mot sur les actions positives que vous ou vos équipes de travail accomplissez.
    Vous allez bientôt être confrontée au réel en pleine responsabilité, et vous pourrez toujours critiquer un système,vos collègues, si c’est votre Némésis; mais au bout du compte c’est votre conscience qu’il va falloir examiner dans votre pratique quotidienne.

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  3. Bonsoir, je vous suis « de loin » depuis plusieurs mois, et je me suis retrouvé dans certains de vos posts.
    Dans ce dernier post, je ne ressens plus une critique un peu acerbe de notre réalité. Je ressens (et c’est nouveau) une défiance, une colère (et un peu de haine parfois ?). Cela m’attriste, mais ne m’étonne pas, car depuis mars 2020, tout le monde est malmené…
    Les personnes qui ont laissé les deux autres commentaires, doivent être dans le même état d’esprit que moi : ne perdez pas espoir. Continuez la lutte. Vous n’êtes pas contraint.e de reproduire les comportements que vous désapprouvez. Mais au contraire, gardez l’envie de bien faire, toujours.
    Vous faites un métier difficile, et il n’est pas facile de réussir. Courage !

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  4. Aux excellentes recommandations de Pierre Yves je me permettrai d’ajouter :
    – Balint . Peut-être difficile à trouver mais très éclairant. La notion de médecin-médicament ….
    – Sacket : How to teach EBM. Oxford University Press.
    – Peter Srabanek : Idées fausses, idées folles en Médecine

    Courage, tu n’es pas seul

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