Il ne faut pas confondre « médecine connectée » et « podomètre »

medecinconnecté

La médecine connectée a le vent en poupe. Mais de quoi parle-t-on exactement? Est-ce que la médecine doit vraiment se focaliser sur la robotique pour son futur? La modélisation, l’algorithmique et les systèmes complexes sont des disciplines informatiques qui gagneraient à être mieux connues des médecins pour ne pas se laisser avaler par les robots gadget.

A chaque fois que je dévoile mon passé en informatique à l’hosto, la réaction est invariable: est-ce que je peux débloquer l’ordinateur qui a planté? Car la beaucoup de gens confondent « informatique » et « ordinateur »…

On confond « informatique » et « Ipad », ou encore « web » et « internet ». Et cela a des conséquences assez dramatiques sur les choix d’investissement public qui sont fait dans le « domaine du numérique ».

Il ne faut pas confondre par exemple le concept d’algorithme, qui peut s’écrire sur un papier et est avant tout une façon de modéliser un raisonnement pour le rendre systématisé, avec une machine, qui n’est ni plus ni moins qu’un outil.

Derrière les termes fourre-tout de « santé numérique » ou « médecine connectée » on mélange des idées intéressantes (bases de données ouvertes d’effets indésirables) avec des choses qui relèvent du simple gadget (appli pour prendre la pilule, compteur de pas).

En tous cas, la « santé connectée » est très à la mode. L’Université Paris Diderot a ainsi créé un diplôme d’un an de « santé connectée » consacrée à ces petits gadgets qui vous envoient en bluetooth sur votre téléphone le nombre de pas du jour ou autres choses incroyables. Vous remarquerez l’utilisation pour cet article d’une photo d’un docteur en train de regarder un Ipad… Un peu comme cette magnifique photo inepte que j’ai choisie pour illustrer mon article: le médecin et son hologramme hi-tech, très « retour vers le futur ».

C’est le fantasme de certains (patients ou médecins d’ailleurs): sortons de la clinique vieillotte qui consiste à ausculter le patient avec un stéthoscope, lui palper le ventre etc… et passons à une médecine du XXIème siècle où l’on ouvre son app’, on clique sur le patient et toutes ses « constantes » s’affichent: température, pression artérielle, fréquence cardiaque, poids… récoltées par les objets connectés que le patient porte en permanence. Et pourquoi pas aussi le nombre d’heures d’exercice physique, la quantité d’alcool ingérée, de cigarettes fumées et de rapports sexuels non protégés tant qu’on y est. Et là, un algorithme magique analyserait toutes ces données, les croiserait avec des banques de statistiques et cracherait son diagnostic: bronchite. Bam. Et là, le diagnostic se transmet SANS FIL à l’imprimante qui imprime l’ordonnance de la bronchite AUTOMATIQUEMENT! Ah ça, ce serait moderne.

Sauf qu’il y a de nombreux problèmes avec ce fantasme. Avant d’aller plus loin on peut s’arrêter une seconde sur problème de la confidentialité des données de santé. Premièrement, pour que les algorithmes diagnostics soient le plus exacts possible, il faudrait entrer toutes les données qui sont susceptibles d’être facteurs de risques de maladies: prises de drogues, ethnie, prostitution, alimentation… et si elles sont stockées dans des bases de données centralisées, le secret médical ne ferait pas long feu. Des données qui sont susceptibles de mettre les gens en prison, ou de les exclure de l’emploi, vire… on sait bien ce que les compagnies d’assurance en feraient.

Or nous ne prenons déjà que si peu de protections pour les données numériques actuelles. J’ouvre le dossier de Mr P. sur l’ordinateur du CHU (dont je ne vous révèlerai pas le mot de passe mais il est malheureusement facile à deviner) et au bout de trois lignes sur ses antécédents je lis : « incarcéré pendant 14 ans« . Alors oui, c’est une information qui peut apporter quelque chose au point de vue médical en termes de facteur de risque de drogues injectables ou de MST par exemple, qui sont plus fréquentes en milieu carcéral, et donc que l’on devrait particulièrement rechercher. Mais là, il venait parce qu’il avait une pneumonie et je crois qu’il n’était pas nécessaire que l’ensemble du personnel du service voit qu’il avait été incarcéré pendant 14 ans au premier coup d’œil. Pourtant il existe des options dans le logiciel pour que certains antécédents n’apparaissent pas dès le premier regard, mais… les gens n’ont pas été formés à utiliser ce logiciel, et encore moins formés à la sécurité des données informatiques en général. Le symbole en est que l’archaïque fax reste le gold-standard de la communication sécurisée de l’hôpital.

L’Ordre des médecin a publié ce 30 janvier 2018 un « livre blanc » consacré aux « Médecins et patients dans le monde des data, des algorithmes et de l’intelligence artificielle suivi d’un débat faisant intervenir des médecins, un patient et deux informaticiens. Il est intéressant de noter que les deux informaticiens (Laurence Devilliers, et Jean-Gabriel Ganascia) sont spécialisés en Robotique et Intelligence Artificielle, cela dit bien ce que l’on attend de l’informatique en médecine: des robots. Or, les algorithmes en général peuvent faire des choses bien plus vastes que des robots, pour la modélisation personnalisée par exemple, pour la compréhension de la progression aléatoire de certaines maladies, pour la prédiction, l’aide à la décision, la détection rapide d’évènements indésirables…

Voici ce que je lis dans les recommandations de l’Ordre des médecins : l’Ordre recommande que « dans le cursus de formation initiale, comme d’ailleurs ensuite dans le développement professionnel continu, la simulation utilisant des moyens numériques interactifs soit plus largement déployée, soit dans l’apprentissage de situations soit dans celui de la technicité d’un geste ou d’une investigation.»

C’est quoi un « moyen numérique interactif« ? Un Ipad? Un mannequin de réanimation qui parle, bipe et s’allume? Un podomètre bluethooth?

Encore une fois, on se focalise sur l’outil, l’objet technique qui fait la photo du futur, et on oublie totalement la formation au concept informatique, qui est pourtant indispensable à son bon maniement.

Il serait intéressant que les médecins soient formés a minima à la façon dont les données informatiques sont stockées et sécurisés, afin qu’ils puissent prendre de bonnes décisions et ne pas risquer de diffuser des informations confidentielles à leur insu. Quelques formations basiques de cryptographie,de bases de donnée et d’algorithmique pourraient être proposés; de façon à ne pas utiliser les logiciels des hôpitaux comme des boîtes noires.

Mais pour l’instant on se focalise « robot ».

Ah le robot chirurgien, bientôt plus besoin de chirurgien! l’opération automatique! Alors qu’on est loin du compte… pour l’instant le robot chirurgien, c’est une cœlioscopie améliorée: le chirurgien est assis plutôt que debout, et il regarde une vidéo en 3D plutôt qu’en 2D. Tout ça pour 2 millions d’euros seulement, ça c’est juste l’achat de la bête. La dernière évaluation de la HAS concluait que la robot-chirurgie n’apporte pas de supériorité par rapport à la cœlioscopie pour la prostatectomie.

Et que dire du chien robot Pepper expérimenté pour tenir compagnie à l’hôpital?

Le robot c’est sexy, c’est fantasmatique, futuriste. Amener un robot-chien à la fête de la science et vous attirez des foules. L’algorithme, lui, n’est pas sexy, car c’est un objet mathématique et les gens… détestent les maths. En plus un robot ça se vend, ça se casse, ça se rachète, etc… C’est bon pour le commerce. J’ai rien contre les robots mais j’aimerais que l’on intègre dans la réflexion « médecine et informatique » une informatique plus large que la robotique. La science des systèmes complexes par exemple, est en plein essor et est plus adaptée aux variations organiques des êtres vivants. Je crois que l’être humain est plus proche du système complexe que du robot et plus proche du nuage de data que de la base de donnée bien rangée, cela demande d’utiliser des outils algorithmiques adaptés.

Pour conclure, deux images: le réseau internet et un réseau de neurones.

internet-map-FB
Une carte du réseau Internet
reseauneuronescorticaux
Réseau de neurones corticaux (rat)

 

 

 

 

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