Le docteur m’a interdit

En écoutant une émission de radio sur l’affaire du Mediator, on pouvait entendre le témoignage d’une des victimes de ce médicament : le Mediator© avait endommagé une valve de son coeur qui avait dû être remplacée par une valve métallique. L’homme se plaignait de sa condition. A cause de cela, il devait prendre tous les jours un médicament anticoagulant appelé anti-vitamine K. Mais étrangement, l’homme ne se plaignait pas d’avoir dû subir une opération du coeur, ni de prendre ce médicament. Il se plaignait de ne plus pouvoir manger de salade de tomates. Il adorait la salade de tomates et expliquait, la voix triste, qu’il n’y avait plus droit. En effet, les tomates étaient contre-indiquées avec le médicament anti-vitamine K.

En entendant ce témoignage, j’étais verte de rage. Plus verte que les épinards que son bon docteur lui avait probablement interdits également. Les médicaments anti-vitamine K nécessitent en effet d’être bien dosés pour avoir le bon effet anti-coagulant, et si l’on prend beaucoup de vitamine K on peut (théoriquement) perturber cet équilibre, d’où ces règles strictes d’éviter les aliments à forte teneur en vitamine K (dont les tomates ne font d’ailleurs même pas partie!). Saut que le principe est de trouver la bonne dose de médicament adaptée à chaque personne. On surveille de toute façon la dose pendant plusieurs semaines, on l’adapte… Et il est tout à fait possible de manger des tomates, surtout si c’est fait de façon régulière : on adapte. Mais plutôt que de se compliquer la vie avec ça, c’est bien plus simple de dire à monsieur Dupont qu’il est interdit de salade de tomates à vie… Chose qui le déprime bien plus que d’avoir une valve en métal dans le coeur.

Cet exemple est très représentatif de la façon dont on nous apprend à médeciner : interdire, ordonner de suivre des règles universelles. Ne pas s’adapter.

Pire que cela : arrivé à l’internat, on nous donne des cours sur l’ « approche centrée patient » avec des discours théoriques qui prétendent que nous nous adaptons à chaque patient, mais l’intégralité de la formation pour chaque pathologie a jusqu’ici consisté à nous faire apprendre par coeur des règles strictes intangibles et à nous demander d’ordonner aux patients de les suivre. Nos examens évaluaient même exclusivement notre capacité à retenir à la virgule près les normes maximales et minimales à ne pas dépasser pour toutes les mesures que l’on peut faire sur et dans le corps humain et les divers scores que l’on peut calculer à partir d’elles. Six années à apprendre des règles strictes par coeur versus une heure sur l’approche centrée patient. On rit.

Aujourd’hui, on regarde les bons conseils des médecins sur le Covid en y retrouvant les mêmes automatismes autoritaires et normatifs. On ne va pas faire dans le détail, s’adapter à chaque situation, sinon les gens ne vont rien respecter ! On va leur dire de mettre un masque partout tout le temps, même tout seul dans les bois, et tant qu’à y être, mettons un policier à l’orée du bois pour arrêter les contrevenants. Ça c’est de la bonne médecine, ça madame. Il y a des règles à respecter, circulez ! Allez hop hop hop, regardez-moi médeciner droit. On fait des protocoles, nous. Et un protocole, ça se respecte ! Interdit de rendre visite aux malades à l’hôpital, je veux rien savoir, pas d’exception. Et il ne faut pas la fête avec des amis, car vous allez vous contaminer. Alors on l’interdit, comme ça c’est sûr que ce sera respecté ! Et on envoie la police, comme ça c’est sûr et vraiment sûr que les gens ne feront pas de fêtes. D’ailleurs ça marche très bien pour la drogue voyez-vous. On a interdit la drogue ! Et on a mis la police! Et comme ça on est sûr que les gens ne prennent pas de drogue. Ça marche très bien, mais oui !

Par ailleurs, c’est un peu désespérant de voir les études de médecine fabriquer des armées de médecins qui sortent convaincus d’avoir acquis suffisamment de savoir pour pouvoir donner leurs bons conseils aux gens, et convaincus que c’est ainsi que l’on les soigne. « Il ne faut pas fumer, il faut faire du sport et manger cinq légumes, mettre un masque à la maison et de pas voir vos amis. Vous payez en carte ou en espèces ? » (c’est pourtant simple hein? Pourquoi vous n’écoutez pas ce qu’on vous dit!) L’autre façon de soigner étant de prescrire un médicament qui permet à la mesure qui dépassait la norme maximale (ou minimale) de revenir dans la norme (celle que vous avez cochée à la réponse B du QCM et qui vous a permis d’être classé 567 au concours de l’internat et de devenir chirurgien orthopédiste, ce qui fait la fierté de votre maman).

Quel est l’intérêt d’asséner des règles si l’on ne regarde pas où, comment, avec qui, avec quoi la personne vit ? Tout cela saupoudré d’une bonne couche de jugement de valeurs, renforcée durant les années d’études par les camarades et professeurs… La recette parfaite pour venir justifier une gestion autoritaire de la pandémie où tout est la faute de l’individu.

Ces dernières semaines, je me suis trouvée plusieurs fois face à une situation où un « protocole Covid » ultra strict créait une grande souffrance psychologique, sans être pour autant justifié au niveau médical. En en discutant avec les autres médecins, c’est toujours la même réponse : non ce n’est pas justifié, mais non faut pas chercher, c’est le protocole. C’est la pandémie, c’est l’état d’urgence, alors on n’a pas le temps de faire pas dans la dentelle… Je ne suis pas convaincue. Et cela laissera des traces.

Au fait, mangez des tomates, c’est bon pour la santé.

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3 commentaires

  1. Cet article me fait penser aux écrits de Martin Winckler pour mettre en valeur les soignants, au tout premier degré du terme. Soigner, c’est être à l’écoute du patient.
    Et en tant que patiente hypersensible à toute molécule, je sais comme ces « normes » à respecter peuvent avoir des conséquences néfastes sur le bien-être au quotidien.
    Cet article me fait également penser à ma grand-mère, qui ne mangeait plus de tomates car son médecin le lui avait, en effet, interdit. C’est un caillot qui l’a emportée, en 2006, suite à un changement de dosage du traitement anti-coagulant. Paix à son âme. 🌸
    Merci pour ces articles. La médecine doit évoluer. Le dernier livre de Martin Winckler « C’est mon corps » est à conseiller à toutes les femmes.

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  2. C’est exactement pour ça que je ne vais plus consulter. Parce que d’expériences je sais que je ne serai pas écoutée, qu’il me faudra à tout prix rentrer dans une case, ou être étiquetée « psy » par les praticiens. Alors je me débrouille avec mes problèmes, trouve des stratégies d’adaptations, et prie pour qu’il ne m’arrive jamais un pépin vraiment grave.

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