Une personne extraordinaire

Le temps file et la vie passe… On le voit si bien lorsqu’on travaille à l’hôpital. D’un côté du bâtiment, les naissances, de l’autre les décès. (Enfin, ce n’est pas vraiment de l’autre côté, généralement c’est au -2.)

On voit le début de la vie, sa fin, et toutes les catastrophes possibles et imaginables qui peuvent faire basculer plus ou moins rapidement d’un état à l’autre. Qu’est-ce qui fait qu’on vit quatre-vingt dix ans plutôt que quarante? Parce qu’on n’a pas fumé? Parce qu’on a eu la chance de ne pas croiser un conducteur alcoolisé sur l’autoroute? Je me souviens de ce patient à qui l’on venait de diagnostiquer un cancer, et qui ne pouvait pas le croire. « Je ne comprends pas. Je n’ai jamais bu, jamais fumé! J’ai fait du sport toute ma vie, je ne mange que bio! » On se dit qu’il y a une explication… La maladie comme punition quand on ne s’est pas comporté assez sainement. C’est sûr que cela rajoute statistiquement des « facteurs de risque »… Mais on peut aussi tomber très malade sans y être pour rien.

On vit, on meurt, et on n’a jamais le temps de tout faire ni de tout dire… Et voilà que la semaine dernière, j’ai eu la chance de rencontrer une femme incroyable: Lucille Randon, dite Soeur André, qui a fêté ses 95 ans, tenez-vous bien… il a VINGT ANS!

[Oui car je profite d’avoir un peu de temps avant de démarrer l’internat pour utiliser ma casquette d’interprète. J’allais donc à cette occasion accompagner une équipe de cinéma pour un tournage. Nous allions rendre visite à Soeur André dans son EHPAD (Etablissement d’Hébergement pour Personnes Agées Dépendantes). Cette fois, j’étais là en civil. Loin de moi les Crocs et autres blouses blanches à grosses poches. Et lorsqu’il s’agissait de faire un soin, je devais sortir de la chambre (v’là autre chose).]

Lucille Randon, à 115 ans, a aujourd’hui le titre de vice-doyenne de l’Humanité, c’est-à-dire qu’il n’y a qu’une seule personne plus âgée qu’elle dans le Monde: une femme japonaise du nom de Kane Tanaka (qui a 116 ans). Pour cette raison, elle reçoit l’attention du monde entier. Et cela lui plaît beaucoup. Elle est entrée en EHPAD en 1979… Imaginez-vous, cela fait déjà 40 ans! En quarante ans d’EHPAD, on se doute qu’elle a eu le temps de faire le tour des différentes activités de ces lieux, et on comprend qu’elle ne soit pas mécontente de vivre des distractions qui changent un peu de l’ordinaire.

Le mot d’ordre de notre journée: regarder Soeur André, l’écouter, et surtout la respecter et la laisser se reposer. On imagine qu’à 115 ans le corps fatigue vite. Bien sûr… Sauf qu’elle avait finalement bien plus d’énergie que nous. Nous avons terminé cette journée marathon sur les rotules tandis que Soeur André était encore au top de sa forme et avait encore mille histoires à nous raconter.

Entre deux intrusions dans les immeubles alentours à tenter de pénétrer chez les habitants pour filmer de leurs fenêtres, j’avais donc le plaisir d’écouter Soeur André nous raconter ses histoires. Les bêtises de ses grands frères. Le chat de la voisine. Un vol en avion. Nous étions là, incrédules, en l’écoutant parler et parler, rire et plaisanter. On peut donc avoir encore autant d’humour à cet âge? Penser que cette femme a traversé deux guerres mondiales, travaillé des années dans un orphelinat, et est toujours là aujourd’hui pour nous raconter ses histoires… Et nous redire son goût du chocolat.

Aujourd’hui, Soeur André est frustrée car ses yeux ne voient plus, ses jambes ne la portent presque plus, et elle n’aime pas cette situation de dépendance. Ce qu’elle aimerait, c’est avoir un corps en bon fonctionnement pour pouvoir comme avant s’occuper des autres, et non pas que les autres s’occupent d’elle.

Son arrière petit neveu lui rend visite régulièrement et elle est très entourée par les autres Soeurs. Elle se tient au courant de l’actualité avec son poste de radio et porte autour du cou une horloge parlante qui donne l’heure de façon très sonore quand on appuie dessus (même en pleine messe!).

Et nous les jeunes, on cherche le mystère dans sa longévité. Tandis qu’on n’arrête pas de se trouver toujours « vieux ». Quand on a déjà 25 ans et plus 15, misère! Quand, mon dieu, les 30 ans sonnent à la porte! Les bébés, les mariages, les divorces, 40 ans, 50, toujours cette petite phrase : »Oh non je ne veux plus les fêter », 60 ans oh lala! Mais voilà Lucille Randon, assise sur ses 115 ans qui nous regarde passer en faisant des blagues. Et qui fête avec plaisir tous ses anniversaires.

Un commentaire

  1. Bon jour,
    Bonne anniversaire à cette dame d’un autre âge … 🙂
    Pour ma part, ce n’est pas la longévité de la vie qui fait une existence mais la façon dont on l’utilise … alors mourir jeune ou vieux, l’essentiel est d’accomplir …
    Max-Louis

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