Les « patients MGEN »

Les patients MGEN vous connaissez? Je n’en avais jamais entendu parler avant de tomber sur des échanges entre médecins sur internet où j’ai vu ce terme revenir de nombreuses fois, chargé d’une connotation clairement péjorative. Ayant moi-même été enseignante (la MGEN est la mutuelle de l’Education Nationale) je me suis demandé ce que pouvait bien désigner cette expression. Et si mon médecin pensait cela en me voyant arriver dans son cabinet (il est probable que oui).

Dans son billet de blog, ce médecin décrit le « syndrome MGEN » de la façon suivante:

« Le syndrome MGEN est la certitude inébranlable qu’a un patient ou un membre de la famille d’un patient de pouvoir comprendre un phénomène médical souvent complexe, bien mieux que le médecin, sans aucune connaissance préalable physiologique et encore moins pharmacologique, sous prétexte qu’il représente une référence éducative pour sa classe. »

Sur grangeblanche.com, 2009.

Un pharmacien en parle également dans son billet de blog:

Vous avez face à vous un individu dont le travail est de faire apprendre à longueur de journée. Pourquoi ne reproduirait il pas le même schéma une fois lâché dans le monde extérieur? Lui ne se pose pas la question. « J’ai lu, j’ai vu, j’ai constaté ». Le questionnement constant est un acte très religieusement respecté dans cette communauté. Le patient MGEN est souvent équipé de pochettes plastiques bien rangées : anciennes ordonnances, ses commentaires sur celles-ci, heures de pesées, les calendriers lunaires, listing des 24 derniers repas. […] Le patient MGEN est légendaire aussi grâce à sa situation d’assuré social. Le nom de la caisse leur a été greffé pour une bonne raison : il y a toujours un problème. Pas une seule exception.

Sur https://pharmaciencomprime.wordpress.com, 2012

On voit donc bien le coeur du problème: le patient MGEN est un patient qui a suffisamment d’éducation scolaire pour avoir cette fâcheuse tendance à vouloir comprendre, à aller rechercher l’information, et à ne pas se satisfaire des arguments d’autorité délivrés par le médecin et pire… à oser lui poser des questions! Il faut alors répondre à ses interrogations, écouter ses recherches… mais quelle horreur! Quelle outrecuidance. Ils croient qu’ils savent tout ou quoi? Ah mais c’est une vraie plaie pour nous les docteurs!

Le bon malade, du point de vue du médecin, ne se comporte pas ainsi. Le voici décrit de façon caricaturale par Jacques Poirier et Françoise Salaün:

Le bon malade est celui qui, sans faire de vagues, sans réclamer, sans poser de questions, se soumet à toutes les attentes, investigations, complications, à tous les traitements. Quoiqu’il advienne, le bon malade subit et fait confiance; il est toujours reconnaissant.

La profession médicale in Médecin ou malade? La médecine en France aux XIX et XXème siècles, Jacques Poirier et Françoise Salaün, p.7, ed. Masson, 2001.

Malgré toutes les tentatives de rendre les patients « acteurs » , de « replacer le patient au centre du système de santé » ou tout autre verbiage que l’on retrouve sur les dépliants managériaux en e-santé, il semble que les médecins souhaitent toujours avoir des patients dociles qui ne posent surtout pas de question…

Dans Mes mille et une nuits, le philosophe Ruwen Ogien partage avec nous ses réflexions sur son expérience de la maladie, de l’hôpital, et bien plus encore. Il réfléchit sur ce qui l’amène à se comporter en « bon patient ».

Les médecins, les infirmiers, les psychologues, les kinésithérapeuthes sont généralement bienveillants et attentifs […]. Mais le patient a bien conscience du fait que cette attitude sympathique (ou même empathique) pourrait se retourner à chaque instant et qu’il doit travailler pour que cela ne se produise pas. En fait, en jouant le rôle du bon patient, il ne fait rien d’autre qu’exprimer sa compréhension plus ou moins intuitive de l’existence d’une relation de pouvoir asymétrique entre lui et le personnel soignant. Cette relation asymétrique n’a pas besoin de s’exprimer par des interventions unilatérales, des actions ouvertement et brutalement paternalistes, c’est-à-dire accomplies par les soignants sans tenir compte de l’opinion et des sentiments du patients. Il suffit que ces interférences soient possibles à tout moment ou sérieusement redoutées pour que le pouvoir et la liberté du patient soient affectées.

In Mes Mille et Une Nuits, Ruwen Ogien, p.43, Ed. Albin Michel, 2017.

Oui, il est bien question de pouvoir dans la relation de soin. On redoute ce que l’on va pouvoir nous faire. Et ce pouvoir, concernant le médecin, est très lié au monopole (qu’il rêve d’avoir) de la détention de la connaissance médicale.

Le pouvoir que détient le médecin sur son malade est essentiellement fondé sur la disproportion de leurs savoirs respectifs. « Votre château de science […] est édifié dans les pierres de chères études qui vous on isolés du reste de l’humanité. […] Ceux qui n’ont pas fait vos études font partie des castes inférieurs. » (R. Pujol in La Médecine hospitalière)

Le pouvoir médical in Médecin ou malade? La médecine en France aux XIX et XXème siècles, J. Poirier et F. Salaün, p.180.

Qui a la connaissance ici? C’est moi ou c’est toi? C’est moi! Alors ta gu…! Ainsi pourrait-on résumer les choses.

Le patient qui se renseigne, tente d’acquérir lui-même des connaissances sur sa pathologie, peut représenter une menace pour ce pouvoir si chèrement obtenu (de si longues années passées à être le larbin de divers chefs à l’hôpital… et tout ça pour se faire concurrencer par Google? Ah non, ça non, plutôt me passer sur le corps!).

Des patients qui osent utiliser des mots de jargon médical, quelle audace! Je me souviens encore du regard de mon docteur lorsqu’en troisième année de médecine j’ai amené mon enfant en consultation et je lui ai dit le trouver « asthénique », mot que l’on utilisait à longueur de journée à l’hôpital où j’étais en stage. « Asthénique »! Comment osais-je? « Fatigué », je devais utiliser le mot « fatigué »! Pour qui je me prenais exactement du haut de mes trois années de médecine? Non mais ho. J’entends encore son rire moqueur… Cela me fait penser aux moqueries de médecins à l’hôpital lorsqu’un infirmier utilise un terme, selon eux, trop compliqué pour lui.

Car les enseignants ne sont pas les seuls à déranger les médecins dans leur figure de seul être doté de Savoir. Il y a aussi… les soignants dits « paramédicaux ». Dites-moi ce qu’il y a de pire qu’avoir un.e patient.e infirmier.e? Je vous le demande! Une ambulancière peut-être… ou un aide-soignant! Ah ceux-là… ils se croient médecins juste parce qu’ils voient des patients depuis des années! Ils croient savoir des choses… c’est infernal, moi je vous le dis! Visiblement le paternalisme médical a encore de beaux jours devant lui. Il semble pourtant évident que si les malades connaissent mieux leurs maladies, cela ne peut qu’améliorer leur prise en soin.

Enfin voilà… après la déception d’entendre des étiquettes discriminatoires qui nomment les patients par « c’est un psy », « c’est un CMU », « c’est un VIH », j’ai donc découvert « c’est un MGEN ». Des étiquettes, plein de petites étiquettes qui aident à mal soigner les gens.

[Note: Entre nous, je pense que le « patient MGEN » est non seulement accablé par son entêtement à poser des questions, mais aussi par le fait d’être prof et même fonctionnaire, deux choses assez mal vues chez un certain nombre de médecins…]

8 commentaires

  1. « Le patient MGEN est souvent équipé de pochettes plastiques bien rangées : anciennes ordonnances, ses commentaires sur celles-ci, heures de pesées, les calendriers lunaires, listing des 24 derniers repas. » et moi comme je reconnais bien le patient MGEN à cette description!

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  2. Dans 30 ans tu auras mes cheveux blancs peut ete pas mon expérience de médecin agréé Mgen qui en expertise 6 ou 7 par semaine pour pathologies soit disant invalidantes (somatiques et autres…) et on en reparlera

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  3. Les patients MGEN existent aussi dans d’autres corps de métiers. Ils sont appelés clients CAMIF, du nom de la tristement celebre centrale d’achat du corps enseignant qui a fait faillite faute de gestion rigoureuse. On les trouve chez les garagistes, carrossiers et tous les corps de métier du bâtiment. Mr JeSaisTout a une petite barbe, une sacoche en cuir avec des dossiers et prend out le monde de haut, parce que, lui, il sait…

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  4. C’est exactement ça, belle analyse ! Je touche du doigt ce que j’ai vécu à l’hôpital comme maman pharmacienne de bébé atteint de malformation.

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  5. En fait vous n’avez rien compris au syndrome MGEN. Nous sommes contents de répondre aux questions et d’avoir une discussion avec le patient (pour ma part).
    C’est l’excès et le refus d’accepter une explication qui est pathologique chez ces patients
    Vous versez dans l’exagération (“Outrecuidance de poser des questions” …non mais sérieux) pour cliver. Cela marche vu les commentaires, mais reste que vous n’avez rien compris à notre approche face à ces patients, qui prennent un temps et une énergie que l’on pourrait consacrer au patient suivant, plus prompt à discuter sereinement de son problème médical.

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  6. Il manque un truc dans votre explication.

    Le patient MGEN n’est pas que celui qui pose beaucoup de questions, j’encourage mes patients à me poser des questions et à s’intéresser, c’est aussi celui qui arrive persuadé de savoir ce qu’il a et qui exige une batterie d’examens, tel un hypocondriaque, pensant mieux que le médecine ce qui lui arrive.
    Ce n’est pas le prendre de haut, c’est juste que c’est un casse-c.

    On retrouve légèrement cette tendance avec les paramédicaux, mais en fait, c’est plus facile de discuter avec ces derniers qui sont plus ouverts à vouloir réellement comprendre.

    Quant à votre remarque sur les fonctionnaires, je ne vais même pas relevée cette bêtise.

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