L’interrogatoire

Interrogatoire

Combien de paquets-années? Combien de verres pas jour? Combien de fausses-couches? Autant de questions qui apportent des données essentielles au médecin… mais qui sont aussi franchement intrusives vis-à-vis de la vie privée. Il faut savoir quand les poser et peut-être aussi quand ne pas les re-poser.

Lors de mon stage en onco-pneumologie, mon travail d’externe consistait, entre autres, à préparer les entrées des patients. Le patient arrive en hospitalisation pour trois jours de cure de chimiothérapie (typiquement), je dois aller le voir, faire son « interrogatoire » et son examen clinique et raconter tout ça à l’interne qui va commencer à préparer les prescriptions.  Le chef avait bien insisté sur les questions importantes à l’interrogatoire: profession, tabac, durée et nombre de paquets, expositions à des toxiques environnementaux, antécédents familiaux… autant de données qui pourraient être des facteurs de risque de cancer à identifier.

Sauf que, lorsque le patient arrivait dans notre service pour sa première cure de chimio, on lui avait déjà dit qu’il avait un cancer du poumon, il avait déjà raconté tous ses antécédents à des médecins et infirmiers. Alors moi, quand je demandais à la dame qui crachait ses poumons, seule dans sa chambre d’hôpital, visiblement secouée de s’apprêter à recevoir une première chimiothérapie; quand je lui demandais si elle avait fumé, et combien de paquets, et pendant combien d’années, eh bien  je me sentais dans la peau d’un bourreau. J’avais l’impression de lui dire: « alors, t’as fumé hein, dis-le que t’as fumé! Tu peux pas dire qu’on t’avais pas prévenue hein. T’as fumé combien de temps? Combien de cigarettes? Tu vas les sentir passer, chacune d’entre elles! ». Bon je force un peu le trait hein, mais vous voyez l’idée. Sachant que la patiente avait été prise en charge avant par un pneumo de l’hôpital, son nombre de cigarettes était déjà dans son dossier quelque part, je crois que c’est le genre de question qu’il aurait fallu lui poser une bonne fois pour toutes.

Dans un autre genre, je me suis retrouvé un jour en stage de rhumato avec un externe particulièrement savant. Il passait 90% de son temps à la BU, en permanence le nez dans ses fiches de révisions pour l’internat, incollable sur le dosage et le titrage des auto anticorps dans les vascularites, les effets secondaires des immunothérapies de troisième ligne et autres choses à poils ras et drus. Pour passer tout ce temps à réviser, il devait sécher le stage deux jours sur trois (au moins). Ce qui était compensé par la présence des autres externes, qui se retrouvaient donc moins savants que lui en médecine théorique, n’ayant pas autant de temps pour réviser. Cet externe ayant peu l’habitude de côtoyer des patients, il a voulu que je vienne avec lui pour « faire une entrée », il ne se voyait pas y aller seul. Nous sommes entrés dans la chambre de la patiente, je me suis assis en souriant, en lui serrant la main, il est resté debout, lui a dit bonjour sans décoincer sa mâchoire. Et puis on a commencé le fameux interrogatoire. Enfin, il a commencé, et moi j’ai commencé à être mort de honte. Son ton de voix monocorde, autoritaire, pas la moindre mimique sur son visage, les yeux rivés à son bloc note, il égrenait ses questions:

-Des cancers dans la famille?
-Euh… oui.
-Combien de cancers?
-Euh… bah… ma fille est morte l’an passé d’un cancer de l’ovaire.
-D’accord. D’autres cancers dans la famille?
-Ben.. euh, mon père et ma mère sont morts de cancer et…
-Quoi comme cancer?
-Euh… poumon pour ma mère et mon père euh je sais pas.
-Fausse couche, vous avez eu des fausses couches?
-Euh oui.
-Combien de fausses couches?
-Euh, ben j’en ai eu, j’étais à 5 mois, oh ça fait longtemps.
-Une seule ou plusieurs?

Etc etc… tout cela à une cadence accélérée, en lui coupant la parole… j’essayais désespérément de le ralentir, de l’interrompre, de regarder la patiente dans les yeux, de communiquer un soutien. Mais j’avais honte d’être là, de cautionner cet interrogatoire policier. Non, on ne demande pas le nombre de fausses couches et de cancers comme on demande s’il y a un chien à la maison. Et quand on nous dit « ma fille est morte l’an dernier », il faut s’arrêter un instant pour écouter.
Bref, cet étudiant sera mieux classé que moi au concours ECN c’est sûr, à lui le choix du roi pour la spécialité et la ville de ses rêves. J’espère juste qu’aucun membre de ma famille n’aura affaire à lui comme soignant.

C’est essentiel d’enseigner l’importance du recueil d’informations exhaustif du patient, mais cela doit aller avec des avertissements sur la façon de procéder. Ne pas juger, se souvenir que l’on met le patient à nu avec nos questions.

Le terme à employer est de préférence: « l’anamnèse ».

 

 

 

3 commentaires

  1. J’avoue, cela paraît très… détaché. Des médecins comme lui, je suis certaine qu’ils en existent des pareils actuellement en exercice.
    Je peux totalement comprendre comment on peut en arriver à oublier le fait que ce sont des humains qu’on traite, ou plutôt je veux dire pourquoi certains comme lui pourraient avoir du mal à réaliser que le métier de médecin est beaucoup plus subtile et « moins scolaire » qu’ils ne le pensent. ☺ Cependant, sur le long terme, ça peut mener à de la maltraitance involontaire et indirecte sans s’en rendre compte, s’ils oublient à chaque fois que ce sont de réels humains qu’ils traitent, ayant chacun une sensibilité différente, et que ce ne sont pas des « cas » cliniques ou robots dénués de toutes émotions et blindés comme eux… La médecine, c’est du contact avec l’humain et non une liste de course que j’applique avec perfection, puis basta c’est fait, j’ai fait du bon boulot ! 😆

    Espérons qu’il apprendra en début d’internat et que ses seniors lui feront remarquer son manque d’empathie avec les patients lors des divers entretiens pour ses évaluations, ou même avant ! ☺

    Très bon billet encore une fois : un sujet intéressant que tu traites ! 🙂

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  2. merci beaucoup de ce billet. La solution est le dossier parallèle de Rita Charon (histoire écrite du vecu du patient de quelques lignes dans l’observation à côté de l’histoire de la maladie). cf La médecine narrative, Rita Charon, Sipayat, p255-288. L’idee est de passer de la medecine (cure) des livres à la medecine (cure+care) de la vie!

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  3. Le souci c’est qu’on est très peu sensibilisé à ces questions là. Et quand on l’est c’est lors de cours où seule 10% de la promo y assiste. Dans les pays anglo-saxons un tel interrogatoire lors d’un examen pratique serait systématiquement sanctionné. On peut donc espérer que l’arrivée prochaine de ce type d’épreuves en France améliore les choses.
    Je te trouve par contre un peu dur avec ton co-externe, il se rendait probablement pas compte de la brutalité de la chose et il aurait sans doute accueilli avec bienveillance une remarque de ta part. On fait tous de grosses bourdes lors de notre externat.

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